
À mi-chemin entre le néo-gothique anglais et la pure tradition libanaise du chouf, la maison de l’architecte Jean-Louis Mainguy est une ode à la lumière, à la rêverie et à la douceur de vivre. Mais, la vraie vedette ici, c’est le théâtre de verdure. Dans l’axe du point du jour, il attend son heure pour célébrer l’aube nouvelle.
Elle n’était qu’un mur, mais qui lui disait tout. Depuis qu’elle lui était apparue, au hasard d’une promenade, semblant épouser le bord du chemin, si proche et pourtant si distante, si évidente et si mystérieuse, la maison Dray n’avait cessé de hanter son imaginaire. Jean-Louis Mainguy n’avait que 5 ans quand “Le château”, bien à l’abri derrière son rideau de pierre, est entré dans sa vie, pour n’en plus jamais ressortir.
Le docteur Dray était anglais. En faisant construire cette maison, dans le charmant village de Broumana, qui domine la capitale libanaise, il s’était offert son fantasme d’Orientaliste. Un savant mélange de néo-gothique, très en vogue à cette époque (1860) en Angleterre, et d’architecture typiquement libanaise, qui donne à l’ensemble le charme et l’équilibre des mariages réussis. Quand Jean-Louis Mainguy grandit, la maison n’est plus habitée. Les héritiers sont nombreux et résident hors du Liban. Toutes ses tentatives pour louer ou acheter la propriété resteront vaines. Puisque la maison ne veut pas de lui, Jean-Louis Mainguy quitte le Liban sans regrets pour aller poursuivre ses études d’architecture en France, puis monte un bureau d’études à Paris. C’est à ce moment que les propriétaires comblent enfin son désir et l’autorisent à venir y habiter... Jean-Louis décide de venir y passer une nuit. Si la demeure, réputée hantée, l’accepte, il reviendra vivre au Liban. Enfin à l’intérieur, l’architecte passe un pacte avec les épais murs de pierre, tellement rêvés, tellement désirés... Si, un jour, ils ne veulent plus de lui, qu’ils lui fassent un signe et il s’en ira. Depuis, la cohabitation se passe à merveille. Jean-Louis propose, la maison décide. Des rénovations, des aménagements. Il y a ceux qu’elle accepte, comme la reconstruction des éléments disparus, à partir de photos anciennes, les terrasses qui descendent dans la vallée jusqu’au théâtre de verdure, et les autres, éternellement repoussés à plus tard, jusqu’au moment où elle donnera enfin son assentiment. Quinze ans ont passé depuis cette première nuit en tête-à-tête, avant que l’architecte ne réus-sisse à la faire totalement sienne. En 1995, tous les héritiers se mettent enfin d’accord pour la lui céder, une façon de sceller le pacte solennellement.
À l’intérieur, pas de décoration d’ensemble, mais une succession de coups d’œil, de scènes, chacune construite comme un tableau dont l’objectif est de contenter le regard... Car pour l’architecte, savoir regarder est essentiel. Le déclic vers le monde de l’art est arrivé avec un livre, reçu alors qu’il était enfant. Il s’intitulait : “Regarde ou les clés de l’art”. “Créer une ambiance autour de soi, c’est une main tendue vers l’imaginaire. Ici, c’est le baroque qui a pris le dessus, à force d’objets. Mais, dépouillée ou surchargée, chaque scène est comme une mélodie qui pourrait être interprétée par un seul instrument ou un orchestre symphonique. C’est la même idée.” Grâce aux terrasses qui dévalent la pente en convergeant vers l’amphithéâtre, le prin-cipe des scènes s’applique aussi à l’extérieur. Ici, une salle à manger d’été paresse sous sa treille ; là, une tente immaculée offre son ombre à un diwan
rempli de coussins accueillants ; plus bas encore, une construction parfaitement intégrée abrite de très jolies salles de bains d’invités. Pourquoi, au fait ? Parce que tous les deux ans, au mois de juillet, Jean-Louis reçoit les “amoureux du beau et de la lu-mière”, toujours plus nombreux à venir célébrer l’aube nouvelle, en mémoire d’une nuit blanche de juillet 1979. “Le Liban était alors en pleine guerre, et la signification d’un jour neuf, d’un jour de plus, d’un ra-yon de lumière gagné sur les ténèbres quotidiennes de la tourmente étaient pour nous synonymes d’espoir et de permanence ou, plus simplement, d’existence.” Onze nuits, depuis, onze attentes de l’aube, onze rencontres avec le soleil devenues, pour les pionniers de la première heure, une tradition.
Le concert commence à 4 h, dans la nuit, et se termine quand le jour commence, quand les cigales se mettent à chanter, en cadence avec la musique. La scène est dans l’axe du point du jour, des gradins de l’amphithéâtre, nul ne peut rater la lente et magique dégradation du noir. Autour du même rêve éveillé, Jean-Louis et ses amis fêtent alors “la naissance d’un jour encore, comme s’il était le premier, comme s’il était le dernier, comme si l’instant devenait Éternité, et qu’il nous fallait la célébrer.”
Jean-Pierre Gueirard
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